La fugue
le plus beau jour de ma vie
 
  Le plus beau jour de ma vie est une fugue. C'est le jour où je me suis enfuie de la maison. Le jour qui a mis fin à mon enfance et toutes ses horreurs. Le 28 juillet 1990. Comme une sortie de prison. Premier jour de liberté.
Ironie du sort, ce jour-là, je portais un tee-shirt marqué au nom du bateau de ma tante : ESCAPADE. Je viens de me rendre compte que c'est avec ce tee-shirt que je dors encore aujourd'hui, toutes les nuits.
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courrier
J'ai 17 ans. Je bois tous les jours. Mes parents ne s'en rendent pas compte. Pourtant je sais que je pue l'alcool. Je suis dans le brouillard. J'arrive en cours ivre morte. Le soir avant de m'endormir, je sniffe un flacon que j'ai volé dans un labo de chimie, sans savoir de quel produit il s'agit. Cela me glace, et me donne à chaque fois l'impression de mourrir. Je vole dans les magasins, sans raison, juste pour le plaisir. Je fais le piquet pour les deals. Je vois une amie être arrêtée en pleine classe et partir menottée entre deux gendarmes. Je suis en classe de première, il y a le BAC Français à passer à la fin de l'année, et j''envisage mon avenir comme prostituée. Ou clocharde.
L'été arrive, et avec lui, l'ennui et l'obligation de rester enfermée à la maison. Heureusement, j'écris beaucoup. Plusieurs lettres par jour. J'ai une amie épistolaire, une vraie, et quelques correspondants étrangers. Pour la première fois, nous partons en vacances. Et à l'étranger : London. Pour la première fois aussi, ce sera à quatre : la mère et ses trois filles. Mon père, ce fou de dieu, fait une longue retraite spirituelle dans un monastère.
Ma mère se faisait une joie à l'idée de passer du temps avec ses filles. Elle ne s'était pas rendue compte qu'elle nous avaient perdues depuis très longtemps déjà. Les vacances se sont passées dans la dureté, les mots cinglants. Le père n'étant pas là, on pouvait donner libre court à nos rancoeurs, et c'est elle qui a tout pris.
Au retour de London, je voulais partir à Paris. Et entammer ma carrière de protituée/clochardde. J'ai raconté des histoires à mes parents pour qu'ils me laissent partir. Des amis à Paris qui m'invitaient. C'était en partie vrai. Je n'avais jamais pu quitter la maison seule. Jamais de vacances. Jamais un week-end chez une amie. Tout était interdit. Mon père a encore piqué une de ses colères noires où il hurlait à n'en plus finir, jusqu'à se casser la voix. Des conneries qui n'avaient pas de sens.
Cette fois-là, j'en ai eu marre. Il avait gueulé toute la matinée, et pour la première fois, j'avais craqué : je m'étais mise à trembler et à pleurer silenciseusement devant lui. Ca lui avait coupé le souffle pendant quelques instants, puis il avait repris. J'avais encore refusé de manger. Il est encore venu dans ma chambre tenter de s'excuser en larmoyant minablement. J'en ai eu marre. J'ai décidé de partir.
Mes parents s'étaient absentés ensemble. On nous laissait rarement sans surveillance. J'ai sauté sur l'occasion : j'ai courru dans ma chambre faire mon sac, j'ai fouillé dans les papiers pour trouver mon livret bancaire, et je suis sortie de la maison, par la porte d'entrée. J'ai marché aussi vite que je pouvais : c'était la rase campagne, je savais que la grande route où il y avait un tant soit peu de circulation était loin. J'ai coupé par les sentiers à travers champ. J'avais peu de temps pour prendre un maximum de distance.

J'étais très consciente de ce que je faisais. Un fugue de mineure. J'aurais les flics au cul d'ici peu. Très consciente de quitter la maison. De prendre tous les risques. J'étais persuadée que le monde extérieur était d'une hostilité monstrueuse pour une jeune fille mineure. C'est ce qui se disait à la maison, ce qui justifiait qu'on nous y garde enfermées, et c'est aussi ce que j'avais pu constater en faisant le mur. Mais je préférais encore crever dans la rue que de rester enfermée dans cette maison, avec ce père et ses colères. Ce que je faisais était une connerie, mais c'était moi qui en prenait la décision. C'est la première fois de ma vie que je prenais une décision pour moi-même, délibéremment. Consciente et prête à l'assumer jusqu'au bout. C'était le premier jour de ma vie. Le plus beau. Forcément. J'étais préte à tout. Préte à payer chérement le prix de ma liberté.
 
oyas sur la dune Au bord de la grand route, j'ai fais du stop. "Les jeunes filles qui font du stop se font violer." C'était un risque à prendre. Une voiture s'est arrêtée. Deux hommes. Je n'avais pas confiance, mais je n'avais pas le choix. L'auto-radio braillait. Les deux hommes me lançaient des plaisanteries, me taquinaient. Je n'étais pas rassurée. Je tenais mon sac par la lanière, la main sur la poignée de la portière, prête à sauter en marche s'il le fallait. L'un des deux s'est soudain retourné vers moi en brandissant une paire de menottes. Devant ma réaction affolée, il a éclaté de rire. C'était une blague.
Ils m'ont déposés au village suivant, sur la côte. Je venais d'apprendre où était la gare, mais il me restait trop peu de temps pour m'y rendre et prendre un train avant la fin du jour. Il fallait donc que je trouve un endroit où dormir sans risquer d'être découverte. J'avais déjà passé des nuits dans la rue ou sur la plage, mais c'était la meilleurre façon pour qu'on me retrouve. Il y avait à M-Plage un garçon de ma classe qui ne partait pas en vacances parce qu'il travaillait comme serveur. J'ai marché jusqu'à la mer, j'ai demandé dans les cafés, et je l'ai trouvé. Je lui ai expliqué ma situation. Il ne savait pas quoi faire pour moi.
 
  Je suis restée au bar, échangeant quelques mots avec lui qui était en plein service. J'ai discuté avec les hommes accoudés au zinc. Je me sentais bien. Libre. Et le monde n'était pas si hostile que prévu. Pour la première fois je pouvais parler et dire ce que je pensais sans avoir peur. Un homme s'interressait beaucoup à moi. Il se disait psychologue, comprenant très bien ma situation, me demandant de raconter. Il proposait de m'héberger pour une nuit. Je n'aimais pas son regard.
Le garçon avait du appeler ses parents, parce qu'ils sont arrivés dans le café. Ils m'ont offert à boire. Ils ont changé le cours des choses.