Wisk
"J'ai rencontré le diable"
rue Un matin, très tôt, j'attendais mon père. J'étais assise, au bord de la route, peut-être sur le rebord du trottoir, les pieds dans le caniveau. C'est un endroit où j'aime à m'asseoir dans la rue. Le jour s'était levé, tout doucement, sur la ville endormie. Il y a longtemps. C'était un dimanche matin, il y avait peu de circulation, et j'attendais mon père au carrefour. J'étais épuisée, mal fringuée. Il me manquait une chaussure et un bas. Je n'avais pas dormi et je me sentais sale, très sale. J'essayais de résister au sommeil, au froid de la nuit qui avait pourtant fini par se dissiper, à l'ivresse qui se faisait encore sentir, et j'attendais mon père. Il devait passer me prendre en voiture, vers dix heures, comme convenu, sans doute avant d'aller à la messe. Quand il est arrivé, je me suis levée pour lui faire signe. Je suis montée dans la voiture, à l'avant. J'ai pris conscience que je sentais mauvais : l'alcool, les odeurs corporelles. Il n'y avait pas seulement mon odeur. Il m'a dit bonjour, m'a demandé comment j'allais. Moi qui le craignais et qui n'osais jamais rien dire, ce matin-là j'ai répondu que ça n'allait pas. Pas bien du tout. Que j'avais rencontré le diable dans la nuit. Je ne savais pas dire autre chose que : "j'ai rencontré le diable".  
 
 
J'avais beaucoup bu. Beaucoup trop. Il s'est passé, ce qui se passe quand on boit trop : on a un trou de conscience, et on se retrouve soudain à un endroit, à un moment, sans savoir où l'on est, sans se souvenir de ce qu'on a fait pour y arriver, ni depuis quand on y est. J'ai repris conscience alors que j'étais sur un homme, le chevauchant, ou plutôt sur un homme qui m'appliquait un mouvement de va-et-vient nerveux. Cela me secouait. Envie de gerber. J'ai voulu cesser. Cela me faisait froid dans tout le corps, cela me gênait, cela me dégoûtait. Il a repris son mouvement de façon plus ferme. Le jour se levait, et peu à peu j'ai compris que nous étions sur la plage, dans un de ces patios aménagés de cabines, lui adossé une porte, dans un angle du mur, et mes jambes repliées contre le béton froid du rebord avant le sable. esplanade
danser Un homme chargé du nettoyage des plages est passé, a étouffé un "oh ! excusez-moi !" de surprise, et a disparu. L'autre avait fini et partait. Je me suis souvenue qu'il avait promis de m'héberger chez lui puisque je n'avais nulle part où dormir. Il m'a laissée là, et je cherchais mes vêtements dans le sable. J'étais à demi nue, et je ne retrouvais pas tout. J'étais toujours saoule. Je me souvenais maintenant de son nom. Je ne sais pas pourquoi on le surnommait "Wisk", du nom de cette lessive ou de ce gel pour lave-vaisselle dont la pub, assez étrange, passait alors à la TV. Une de mes amies était follement amoureuse de lui. Elle avait espéré le rencontrer ce soir-là. C'était même certainement pour cela que nous étions sorties en boîte, parce qu'elle devait savoir qu'il y serait. Ils s'étaient rencontrés, s'étaient embrassés, fougueusement, pendant une bonne partie de la soirée. Puis il l'avait délaissée. J'étais allé lui parler, pour lui expliquer combien elle l'aimait, mais il n'en avait rien à faire. Elle ne voulait pas coucher avec lui, alors il n'était plus intéressé. Peut-être était-il sorti avec une autre fille devant elle, aussitôt après. Elle pleurait, faisait une scène incroyable, refusait de se rendre à l'évidence. Elle lui avait cassé un verre sur la tête. Je m'étais retrouvée seule. Je l'avais cherché partout, inquiète de son état, craignant qu'elle ne se fût enfuie, perdue, saoulée ou tombée en de mauvaises mains. Il fallait se rendre à l'évidence, elle était rentrée sans m'attendre. Nous devions pourtant rentrer ensemble, dans la voiture de sa mère. On ne laisse pas les jeunes filles mineures découcher. Je restais donc seule sur le bitume.
mer
..
oyas
 
  Je ne savais pas dire autre chose que "j'ai rencontré le diable". De repenser à cet homme me glaçait d'effroi. Je ne pouvais comprendre le vide qu'il était, et qui faisait qu'il n'opérait aucune distinction entre elle, moi ou une autre. Il n'y avait pas de mot, et rien dans ma tête pour comprendre cela. Il n'y avait plus rien dans ma tête.

Je ne sais même pas si cela s'appelle un viol. A vrai dire, il ne m'en reste plus que ce souvenir. Souvenir qui vient de me revenir aujourd'hui, auquel je n'avais pas repensé depuis. Je ne connais même pas le nom réel de cette personne.